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Footnotes* de Renaud Aioutz est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Partage à l'Identique 2.0 France.
 

J’ai eu le plaisir d’assister à la conférence de Patrick Bazin vendredi 10 février dernier et d’en faire un Live Tweet, que je redistribue pour les collègues de la MD63 et au-delà, sous la forme d’un Storify (imparfait faute de temps, merci de votre indulgence) :

 

 

Vos commentaires pour des ajouts ou des corrections sont les bienvenus !

J’en profite aussi pour vous proposer la lecture d’un autre compte-rendu, sous une forme certes plus classique mais sans doute plus complète, grâce à Géraldine Debus,  ABF Auvergne et grande spécialistes des CR, on la remercie :
 

 

Meilleurs Voeux 2012 de Renaud Aioutz

 

 

© Ed. La Découverte

Suite à ma (modeste) participation à une journée sur le numérique organisée par la Région Rhône-Alpes, j’ai lu le livre tout à fait passionnant du théoricien de la littérature Yves Citton, intitulé : L’avenir des Humanités : Économie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? aux éditions de La Découverte, complété par la lecture d’un article pour l’Observatoire des politiques culturelles.

Il s’y interroge sur le déplacement qui pourrait être produit en substituant la société de l’interprétation à la société de la connaissance, et de l’impact de ce déplacement sur le regard et le traitement des réalités auxquelles on se réfère :

« En tant que praticien des études littéraires, ma critique des mystifications de « la connaissance » – du « cognitif » – s’articule à partir d’une distinction à opérer entre l’activité de lecture et celle d’interprétation. Même si – comme j’ai essayé de le soutenir dans mon ouvrage précédent – toute lecture repose sur une activité interprétative, lorsqu’on fait face à un texte écrit, on est amené à se positionner quelque part entre deux polarités auxquelles je donne les noms de « lecture » et « d’interprétation ». [...]

Comment formaliser cette distinction triviale entre lecture et interprétation, de façon à mieux comprendre la différence de nature entre ces deux attitudes ? Je passerai rapidement en revue six oppositions importantes entre la cognition (qui regroupe lecture, connaissance, information) et l’interprétation. » (Extrait d’un article pour L’observatoire Hors-série n°3 de septembre 2010)

Je vais tenter de développer le propos d’Yves Citton, auquel je n’ai pas toujours adhéré dans certaines de ses visions ou critiques de la société de la cognition mais qui m’a paru très fécond sur bien des points. Il me faut donc expliciter cette polarité introduite par Yves Citton « cognition – interprétation », qui peut se définir à travers 6 oppositions pour l’auteur. Pour faire vite et parce que je les trouve très parlantes, je ne détaillerai ici que 3 oppositions :

  1. la cognition valorise la vitesse alors que l’interprétation exige un ralentissement et une pause ;
  2. la cognition relève d’une avancée linéaire sur un même plan, alors que la pause de l’interprétation permet et exige d’opérer des sauts entre différents plans de réalité ;
  3. la cognition participe d’un discours du savoir à prétention objectiviste, alors que l’interprétation se présente comme impliquant une part de subjectivité.

On perçoit quelque peu un jugement de valeur à travers cette présentation succincte mais le livre est globalement plus nuancé après que l’auteur a tenté de remis en question une certaine forme de discours dominant (et ce regard critique est toujours salutaire). Quoi qu’il en soit et en ce qui me concerne, je me suis servi de cette grille de lecture dans ma proposition de diagramme (voir après) sans y attacher de jugement de valeurs.

Mais cette polarité a trouvé des échos dans ma réflexion et ma pratique professionnelles. En effet, cette lecture en a re-fécondé une autre antérieure, celle de L’ère de l’information (3 tomes) du sociologue Manuel Castells, qui, au sein d’une œuvre dense et complexe, développe notamment le fossé qui se creuse entre l’espace des flux et l’espace des lieux, que je résume grâce à une interview de lui :

« Et oui, il y a un double mouvement d’organisation spatiale, l’espace des flux constitué par des réseaux connectant des lieux en une unité transterritoriale, et l’espace des lieux, enracinant le sens dans l’expérience vécue d’un territoire. A partir de cette polarité analytique, qui n’est pas seulement dans ma théorie, mais dans l’observation, on peut mieux comprendre, je crois, la complexité des pratiques sociales contradictoires de domination et de résistance. » (Extrait d’une interview pour le Magazine Sciences Humaines par S. Lellouche)

Il faut bien garder à l’esprit qu’il s’agit d’une vision symbolique des choses et que les notions de flux ou de lieux ne sont pas à prendre uniquement au premier degré. Mais voilà donc une deuxième tension, une deuxième polarité qui traverse notre société des réseaux. Et je me suis demandé si ces deux polarités, ces deux binômes de pôles opposés, ne pouvaient pas constituer une grille de lecture opérante pour la bibliothèque en tant que « dispositif de politique publique sur un territoire ». Il me semble que l’on pourrait assez aisément présenter et répartir les services et usages de la bibliothèque selon un diagramme avec :

  1. en abscisses la polarité « culture de la cognition – culture de l’interprétation » (mais sans donner de dimension axiologique à l’orientation gauche – droite) ;
  2. en ordonnées la polarité « espace des flux – espace des lieux » (même réserve).

Ce qui donnerait ce genre de Diagramme :

On peut ainsi considérer par exemple, en schématisant, qu’un service comme une newsletter (ou toute autre diffusion de flux thématiques) est du côté de la cognition et des flux, tandis qu’un service comme le travail sur place (avec ce que cela implique d’installations, de collections etc.) est du côté de l’interprétation et des lieux. Ce faisant, je simplifie à la fois les concepts d’Yves Citton et de Manuel Castells et les services de la bibliothèque, mais il ne s’agit que d’une grille de lecture.

J’ai tenté de répartir un amalgame de services ou d’usages « courants » de la bibliothèque au sein de ce diagramme. Je me rends bien compte de ce que cela a de grossier et d’imparfait et j’aurais souhaité dans l’idéal voir s’il y avait une articulation possible avec les pyramides des niveaux de service ou celle des niveaux d’assistance de Brian Mathews. Mais je reprendrai ça dès que j’aurai plus de temps (après mon rapport pour l’INSET donc). Il ne s’agit que d’un premièr jet et vos commentaires, contradictions et compléments sont les bienvenus (et je rappelle que je n’y introduis pas – ou alors malgré moi – de jugement de valeur…).

© Brian Mathews

Ce premier jet pourrait en tout cas servir soit à prévenir des déséquilibres dans les dispositifs d’une bibliothèque donnée (qui serait trop d’un côté ou de l’autre) voire de prendre en compte dans la conception des services leurs caractéristiques « flux/lieux » ou « cognition/interprétation ».

© Helsinki City Library

J’ai déjà dit que je n’adhérais pas à toutes les thèses d’Yves Citton mais son livre a le mérite de faire entendre un discours dissonant argumenté, basé sur une lecture fine de notre tradition culturelle sans verser dans la technophobie. Faisant aussi dialoguer sa pensée avec celle de Yann Moulier-Boutang sur le capitalisme cognitif puisqu’il participe aussi à la revue Multitudes, il nous invite à rester attentif et critique vis-à-vis d’une « idéologie latente [qui] met[trait] le vers de la domination et de la soumission au cœur même de la définition courante du cognitif ».

Et Yves Citton de citer 5 conditions anthropologiques de la culture de l’interprétation. Or, c’est là que ça m’intéresse puisque cela peut nous aider à concevoir nos espaces et nos services par exemple. Parmi ces 5 conditions qui favorisent le travail d’interprétation, j’en retiens 3 parce qu’elles me semblent trouver leur place en bibliothèque :

  1. l’aménagement de vacuoles protectrices : il faut avoir de la place (vide) et du temps (disponible), pouvoir bénéficier d’une vacuole protégée des pressions extérieures ;
  2. l’impératif d’inaction (suspension de l’action) ;
  3. le filtre paradoxal : l’asymétrie fondamentale tient à ce que le sujet ne doit être exclu d’aucun point des réseaux donnant accès au bien culturel commun de l’humanité, tandis qu’il doit pouvoir sélectionner ce qui lui conviendra dans ses propres contacts avec l’extérieur.

En effet, ces quelques points m’intéressent beaucoup car ils ne se révèlent pas très éloignés des réflexions et des expériences autour de la bibliothèque 3e lieu, et fournissent de surcroît des outils assez opérants pour penser notre établissement dans ses différentes composantes et surtout sa fonctionnalité au regard de ses objectifs. Je crois donc que ce genre de diagramme peut être un bon outil pour s’interroger en équipe sur nos espaces et nos services, sur l’équilibre de notre offre, sur son sens (par rapport au bénéfice social que nous devons apporter).

Comme si en définitive, la force de la bibliothèque (3e lieu ou pas) n’est pas tant d’être – uniquement – dans les flux et dans la cognition que d’imaginer, de construire, de mettre en scène ces polarités entre l’espace des flux et celui des lieux, entre la culture de la cognition et celle de l’interprétation, pour permettre que l’un(e) puisse se développer à partir de l’autre et non pas que l’un(e) empêche l’autre. Ceci afin que les trajectoires personnelles soient pleinement inscrites dans des processus d’individuation entre un je et un nous, ce qui reste pour le coup une des valeurs auxquelles je suis attaché.

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